D'après un article d'Univers Nature, hebdomadaire en ligne

 

http://www.univers-nature.com/

 

09-02-2009

 

Développement agricole au Sud : un peu de respect s’il vous plaît !

 

Au bout de cinquante ans, les experts de l’aide au développement agricole découvrent, comme de bons génies, les bienfaits d’une « nouvelle » forme d’agriculture : l’agriculture de conservation. Le 4 février dernier, enlisé dans un jargon qui se veut résolument contemporain, M. Shivaji Pandey, un des meilleurs experts de la FAO, déclarait publiquement : 'Le monde n’a d’autre choix que d’intensifier la production agricole durable […]. L’agriculture de conservation est un volet essentiel de cette intensification'.
Cette fameuse agriculture de conservation repose sur trois principes fondamentaux : le travail minimal du sol (pas de labour mécanisé), les associations et les rotations culturales et la couverture permanente du sol. Et, alors là, franchement, on rêve en lisant la note explicative de la FAO qui stipule que cette forme d’agriculture a été introduite il y a 25 ans environ. Que les grands experts internationaux se rendent enfin compte que l’agriculture de conservation, qui n’est autre que ce qu’il se pratique traditionnellement en Afrique et en Asie, n’est peut-être pas si mauvaise est une chose, mais on aurait envie de leur demander un peu plus d’humilité et de respect pour les générations d’hommes et de femmes du Sud qui les ont mise au point.

Depuis les indépendances, et dans la grande hypocrisie de l’aide au développement, c’est l’esprit de la révolution verte qui hante le monde agricole : intensification, mécanisation, diffusion et multiplication des intrants, promotion des monocultures, etc. Une unique voie a été choisie pour aider les pays du Sud à développer leur agriculture et s’insérer dans le grand marché mondial. Le soutien aux agricultures du Sud a été une vaste entreprise de négation et de transformation des systèmes agricoles locaux, jugés peu productifs et totalement archaïques. Mais pendant que des millions de dollars étaient envoyés par les pays donateurs pour la promotion d’une agriculture « moderne », dans le même temps, des milliards de paysans en Afrique et en Asie continuaient de pratiquer une agriculture familiale de subsistance utilisant des techniques résolument durables. Les ingénieurs agronomes, comme des missionnaires venus du nord pour apporter la bonne parole à des paysans « sous-développés », œuvraient à l’exportation des méthodes intensives de production, au mépris de l’inventivité propre aux contextes sociaux et culturels dans lesquels ils cherchaient à les intégrer. Il aura fallu une crise alimentaire mondiale, d’immenses dégâts sur l’environnement, et le constat des chutes de productivité de cette agriculture intensive d’exportation, pour enfin admettre qu’il y a peut-être d’autres chemins pour la production alimentaire. Mais, ne nous réjouissons pas si vite, ces autres chemins seront forcément proposés par les sociétés mercantilo-techniciennes. Nous ne sommes pas encore arrivés à la reconnaissance officielle que d’autres peuples participent, par leur savoir et leur savoir-faire, à l’histoire de l’humanité. Ce ne sont pas les Africains, ou les paysans du Sud-Est asiatique, utilisant la rotation des cultures pour l’entretien de la fertilité des sols ou l’agroforesterie depuis des générations, qui ont inventé l’agriculture durable, non, il faut être membre d’une instance internationale pour ça. Et la FAO était en grande pompe au congrès de New Delhi pour annoncer au monde qu’elle réinvente la tradition, puisqu’elle devra maintenant l’intensifier. Il faut toujours justifier de son existence…

Elisabeth Leciak