Voilà une réflexion que l'on ne trouve pas souvent sous la plume ou dans la parole des journalistes. Les décideurs de Tarentaise et d'ailleurs qui busent sans sourciller leurs torrents et ruisseaux devraient y réfléchir.
René Pinck.

 

L'Impensé, ou comment s'initier sur le terrain à l'écologie politique

par Jean Colombet, retraité

Le Monde 02.07.10

 

Les habitants du Nord-Est du département du Var ont fait, le 15 juin dernier et les jours suivants, une expérience assez exceptionnelle, dans leur région tout au moins : le spectacle, en bien des endroits, d'un paysage naturel et urbain remodelé en quelques heures par la fureur des eaux.

À Lorgues, où je réside — commune relativement moins touchée que d'autres — à proximité du centre du village, un ruisseau, depuis longtemps canalisé et recouvert pour y aménager une avenue qui dessert de façon fort pratique plusieurs quartiers, a fait exploser les buses de ciment où l'on prétendait confiner son cours, déchiré le goudron tout au long de l'avenue, et recreusé son lit à ciel ouvert; il en a été de même aux Arcs, où le ruisseau canalisé dans la traversée du village en un parcours souterrain a détruit en quelques minutes la place centrale et noyé les rues. Près de Lorgues, du pont qui surplombe la Florieye — joli nom pour une petite rivière au parcours bucolique — on découvre avec stupéfaction un paysage qui ressemble à celui qu'offrent certaines rivières torrentueuses des Alpes ; en aval, la même Florieye a emporté un pont routier et plusieurs maisons. De même, le paysage qu'offre la vallée de la Nartuby au sortir de ses gorges, actuellement impraticables, car la route est détruite, en amont de Draguignan, est méconnaissable, indéchiffrable même pour ceux qui connaissent bien les lieux. À Trans-en-Provence, en aval de Draguignan, la rivière s'est aménagé en quelques heures une nouvelle cascade de plusieurs dizaines de mètres de haut, surplombée par des maisons qu'il faudra sans doute détruire.

Dans un numéro spécial vendu au profit des sinistrés et intitulé L'Impensable, le quotidien Var-Matin publie des photos spectaculaires du désastre, comme ces vues aériennes des milliers d'hectares de la basse vallée de l'Argens aux approches de Fréjus : des eaux boueuses, où flottent caravanes et camping-cars à la dérive, émergent seuls les toits des maisons.

« Impensable » ? C'est plutôt « impensé » qu'il aurait fallu écrire. Depuis des lustres, la plupart des habitants de cette région, trompés par la douceur méditerranéenne, la séduction des paysages, l'urbanisation galopante, ont oublié (s'ils ne l’ont jamais su) dans quel environnement naturel potentiellement violent et dangereux ils vivent.

On ferait bien rire les habitants d'Aups, de Tourtour ou de Montferrat si on leur disait qu'ils habitent des villages alpins. Et pourtant, tout le Nord-Est du département du Var constitue, dans cette région de France, la limite sud de l'orogène alpin. Les crêtes limitrophes entre le département du Var et celui des Alpes de Haute-Provence atteignent des altitudes supérieures à 1500 m (1577 m au Grand-Margès, 1714 m au Lachens). La rivière Nartuby, qui, le 15 juin, a ravagé la ville de Draguignan, draine les eaux des crêtes de Canjuers à environ 1000 m d'altitude, et dévale une dénivellation de près de 700 m, jusqu'à son confluent avec l'Argens, en une petite trentaine de kilomètres seulement, empruntant, entre Châteaudouble et Draguignan, des gorges magnifiques, très semblables à celles du Verdon, un peu plus au Nord. L'Argens reçoit, sur sa gauche, les eaux de rivières qui toutes, offrent un profil encaissé, souvent abrupt, avec des dénivelés importants, et dont le débit habituel est sans commune mesure avec celui qu'il peut atteindre en cas de gros orage.

Le phénomène météorologique baptisé épisode cévenol n'est pas une spécialité des Cévennes, mais un phénomène typique des régions méditerranéennes, engendrant des pluies violentes et des crues brutales et catastrophiques. La petite plaine de Draguignan n'en est pas à sa première crue dévastatrice, ravageant les mêmes zones à quelques années de distance. L'intensité des pluies a sans doute atteint cette fois un niveau exceptionnel, l'épisode n'en est pas moins typique des effets conjugués du climat et des conditions géologiques et géographiques.

Ces facteurs de risques, pourtant évidents, ont pourtant été largement oubliés et occultés par la plupart des habitants et par les décideurs. Le cas de Draguignan devrait, à cet égard, être considéré comme un cas d'école. En une trentaine d'années, la surface urbanisée de la ville a largement doublé. Comme l'espace n'est pas extensible, les nouveaux aménagements ont été implantés en grand nombre dans la petite plaine où coule la Nartuby et qui n'est en fait, en grande partie, que le lit élargi de la rivière. On y a construit des lotissements de villas, des immeubles, une clinique (actuellement hors d'usage), la prison départementale, plusieurs grandes surfaces et de nombreux bâtiments à usage commercial et industriel. Tout cela s'est retrouvé sous deux mètres d'eau au moins, voire beaucoup plus, dans certaines zones. C'est miracle que le nombre de victimes n'ait pas été plus élevé, alors que la catastrophe s'est produite en fin d'après-midi, un jour ouvrable. Il est clair que la décision d'accorder certains permis de construire sur des terrains situés à quelques mètres seulement du lit de la rivière était une décision irresponsable, qui faisait bon marché de la sécurité des usagers de bâtiments qui abritaient plusieurs établissements commerciaux très fréquentés.

Pendant des années, l'automobiliste qui, du pont de Lorgues, sur la Nartuby, empruntait l'avenue qui conduit au centre-ville était averti par des panneaux qu'il empruntait une route inondable. Un jour, ces panneaux ont disparu : comment pouvait-on considérer en effet comme inondable une route bordée par plusieurs grandes surfaces, une prison, une clinique, une maison de retraite et de nombreux immeubles et villas ? Depuis quelques décennies, la ville avait de plus en plus résolument pris le parti d'ignorer les contraintes de son environnement naturel.

Le 15 juin, brutalement, en quelques dizaines de minutes, elle a été prise en tenaille par deux flots conjugués : celui de la Nartuby, à l'Ouest, et, à l'Est, le flot qui, dévalant la colline du Malmont (le bien nommé), s'est engouffré dans le boulevard de la Liberté et le boulevard Foch, artères majeures du centre-ville. Autrefois, les pentes raides du Malmont étaient couvertes de restanques cultivées et boisées qui retenaient l'eau ; mais aujourd'hui, les villas et les immeubles s'y sont multipliés. L'avenue qui en descend, et sur laquelle débouchent de nombreuses sorties d'habitations s'est comportée exactement comme le lit de la Nartuby dans ses gorges, canalisant et renforçant le flot dévastateur.

Le cas de Draguignan -- comme il y a quelques mois celui des communes riveraines de la baie de l'Aiguillon en Vendée -- illustre l'affrontement de deux logiques, celle de la nature et celle des hommes, deux logiques qui deviennent incompatibles quand les hommes oublient que la sécurité de leurs aménagements et de leur vie dépend de la connaissance et du respect des limites que la nature leur impose.

Quinze jours après la catastrophe, à Draguignan, aux Arcs, à Fréjus et ailleurs, on continue de s'affairer dans la boue, la poussière, les détritus de toutes sortes, les odeurs nauséabondes, pour que le travail et l'activité économique reprennent, dans les mêmes bâtiments, sur les mêmes sites, et pour que les gens retrouvent leurs logements. C'est une priorité que tout le monde comprend. Mais si un examen minutieux des modalités et des causes de ces événements n'est pas entrepris et ne débouche pas sur la mise en place de solutions efficaces, il est clair que, dans six mois, dans deux ans, dans dix ans, la nature reprendra, comme on dit, à nouveau, ses droits, et que des catastrophes aussi graves, voire plus graves, se reproduiront. Leur répétition ne serait alors que le produit de l'inertie, de l'ignorance et de l'oubli.

La petite colline de Saint-Hermentaire à Draguignan abrite probablement les vestiges de l'agglomération gallo-romaine. Au lendemain du 15 juin, elle dominait intacte, comme la ville médiévale un peu plus loin, les espaces boueux où s'affairaient des habitants qui avaient tout perdu.